Xavier Hubaut - Professeur émérite de l'Université Libre de Bruxelles

L'imaginaire au pouvoir !

 

De la manière dont les nombres complexes sont généralement introduits, tout laisse à supposer qu'ils ont été découverts à l'occasion de l'étude des équations du deuxième degré. Rien n'est moins vrai! En effet quel inconvénient y a-t-il à travailler sur les réels ( sans faire de complexes! ) lorsque l'on se borne au second degré? Les équations ont 0, 1 ou 2 racines; une droite ne coupe-t-elle pas une conique en 0, 1 ou 2 points? Rien dans tout cela ne suggère une extension du corps des réels.

En fait c'est à l'occasion de l'étude des équations du 3e et 4e degré au XVIe siècle ( Cardan, Tartaglia, Bombelli,... ) que naquirent les nombres complexes. Bien plus tard Hamilton inventa les quaternions qui généralisent, d'une autre manière, les nombres complexes. Voyons la méthode qu'on utilisait à l'époque pour résoudre une équation du 3e degré ax³ + bx² + cx + d = 0.

Remarquons tout d'abord que a n'est pas nul ( sinon l'équation est du 2e degré! ) et que la somme des racines vaut -b / a; il suffit donc d'augmenter chaque racine de b / 3a pour que la somme soit nulle; on peut ainsi finalement se ramener à l'équation x³ + px + q = 0. Posons ( sans grande justification ) x = u + v; il vient:

u³ + 3u²v + 3uv² + v³ + pu + v ) + q = 0

c'est-à-dire:

u³ + v³ + ( 3uv + p )( u + v ) +q = 0

Utilisons à présent la souplesse que nous avons introduite, en remplaçant l'inconnue x par les 2 inconnues u,v, pour simplifier cette équation; annulons le terme en u + v et il reste:

3uv+p=0
u³ + v³ + q = 0

ce qui peut s'écrire

u³v³ = -p³/27
u³ + v³ = -q

On obtient ainsi u³ et v³ comme solutions d'une équation auxiliaire du 2e degré:

t² + qt - p³/27 = 0

Connaissant u³ ( par exemple ), chacune des racines cubiques correspondra à une racine cubique de v³, car uv = -p/3. On obtiendra ainsi les 3 racines de l'équation. Oui! mais... nous avons parlé des 3 racines cubiques et cela implique l'utilisation des complexes, sinon on n'obtient qu'une seule racine et encore, pour cela, faut-il que u³ soit réel!

Pour mieux voir ce qui se passe nous allons choisir 3 exemples d'équations du 3e degré en partant de leurs racines. Tout d'abord une équation n'ayant qu'une racine réelle:

x + 2 )( x² - 2x + 2 ) = 0 ou x³ - 2x + 4 = 0.

Ensuite une équation ayant une racine réelle et une deuxième racine réelle double

x + 2 )( x - 1 )² = 0 ou x³ - x + 2 = 0.

Enfin une équation ayant 3 racines réelles
x + 2 )( x - 3 )( x + 1  ) = 0 ou x³ - 7x + 6 = 0.

Appliquons la méthode décrite plus haut à la première équation x³ - 2x + 4 = 0. On obtient u³ et v³ comme solutions de l'équation: t² + 4t + 8/27 = 0, d'où les 2 racines -2 ± 103 /9,dont les racines cubiques valent-1 ± 3 /3 , donnent pour somme -2, la racine réelle l'équation. Pas encore de raison de s'inquiéter.

Passons à l'équation x³ - 3x + 2 = 0. L'équation auxiliaire est t² + 2t + 1 = 0 qui possède -1 comme racine double u = v = -1 et x = -2. Mais où est passée la racine double x = l ? Bizarre!

Considérons finalement l'équation x³ - 7x + 6 = 0. ( Elle possède 3 racines réelles x = -1, 3 et -2  ). L'équation auxiliaire en t est: t² - 6t + 343/27 = 0, et cette équation n'a pas de racine réelle! Pourtant l'équation du 3e degré possède 3 racines. Que se passe-t-il? Si l'on résout l'équation en t on trouve les solutions t = 3 ± 10-3 /9 dont il faut extraire les racines cubiques. Calculons-les, mécaniquement, sans trop nous soucier du sens à attribuer à -3. On obtient pour u: 3/2 + -3 /6,-1/2 - 5-3/ 6 et -1 + 2-3 /3; en calculant les valeurs correspondantes pour v et en sommant on trouve bien les 3 racines 3, -1, -2.

Il se fait que c'est cette contradiction entre d'une part, l'existence des 3 racines, et d'autre part la non-existence des racines de l'équation auxiliaire, qui a conduit à la découverte des nombres complexes. Bien entendu il a fallu prendre des précautions, par exemple ne pas trop manipuler le symbole -1; chacun connaît le paradoxe:


Cependant cette contradiction a mené à une grande découverte.

Remarquons que ce chemin n'est pas un cas isolé dans l'histoire des sciences; que l'on songe au principe d'inertie de Galilée, à la relativité restreinte d'Einstein ( invariance de la vitesse de la lumière ), à la mécanique quantique ( seuils d'énergie ), à la théorie des ensembles ( hypothèses du continu ) etc.

Il semble, hélas, qu'à l'heure actuelle les mathématiciens évitent trop souvent de voir les contradictions; ils ont tendance à les rejeter. Pourtant elles sont génératrices de progrès et, heureusement, existeront toujours.


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